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L'OISEAU PREND SON ENVOL

Lire / Écrire différemment.

Par Charlotte Aristide, Présidente du Comité de Lecture d’interactiv’ Books éditions

[Mise à jour] mercredi 25 novembre 2015 : Ajout de la réponse au #Defi4 et au #Defi5
[Mise à jour] mercredi 23 septembre 2015 : Ajout de la réponse au #Defi3 et présentation du #Defi4
[Mise à jour] mardi 8 septembre 2015 : Ajout de la réponse au #Defi2 et présentation du #Defi3
[Mise à jour] dimanche 23 août 2015 : Ajout de la réponse au #Defi1 et présentation du #Defi2

Je me suis embarquée dans une formidable aventure : participer à la création d’une maison d’édition d’un nouveau genre, qui publierait essentiellement des romans, essentiellement sur support numérique, et qui permettrait une expérience nouvelle de la lecture. Mais est-il si facile de réinventer la lecture ? A quoi peut ressembler une lecture différente ?

Inventer une lecture différente constitue une multitude de défis, car si on analyse bien l’histoire de la littérature, premièrement nous pouvons avoir l’impression que tout a déjà été inventé, et deuxièmement, nous nous rendons compte qu’en essayant de faire différemment, nous nous retrouvons rapidement à faire autre chose que de la littérature, nous glissons rapidement vers d’autres activités qui détournent l’intérêt du lecteur vers autre chose : l’univers vidéoludique, l’audiovisuel, la photo, la musique, etc. C’est tout le défi que représente la possibilité d’une réelle intégration à la lecture proprement dite, d’autres médias... Mais change-t-on pour autant la lecture ?


DÉFI Nº1 : faire de la lecture un plaisir, facile d’accès, et accessible par tous les moyens.

Pour commencer la lecture m’a toujours semblé être une exercice intellectuel complexe pour nos cerveaux qui lisent et analysent bien plus facilement le langage audiovisuel. Nombreux sont ceux qui ne lisent pas par plaisir, mais par besoin, le plaisir se situant, non pas dans la lecture en soi (les boulimiques du livre lisent tout et n’importe quoi, croyez-moi), mais dans la communication intellectuelle et artistique, voire affective, unilatérale avec un auteur dont on découvre l’univers par ce moyen. La lecture est un moyen. Un moyen d’explorer le monde, de communiquer, d’apprendre, de comprendre.

De plus, la lecture est une activité qui demande une certaine capacité d’abstraction, car l’alphabet que nous utilisons, l’alphabet latin, est un code subtil, artificiel, et très difficile à raccrocher à une réalité. Même si à la base, il est dérivé de l’alphabet grec déjà abstrait, parce que les signes y représentent des sons, ce dernier est lui-même dérivé de l’alphabet phénicien, qui opère la transition du « signe pour une image » à « un signe pour un son » : par exemple, la lettre M était au départ un signe qui représentait schématiquement l’eau qui coule, or l’eau en phénicien se dit « Mēm », la représentation de l’eau est donc restée pour transcrire tous les sons [m]. L’alphabet latin est donc le résultat d’un long processus de transformation et finalement d’abstraction où se sont perdus les liens entre le caractère et la réalité à laquelle il renvoyait, entre le signifiant et le signifié. Ce lien se situe désormais au niveau du mot.

Ce qui est moins le cas des écritures idéographiques, qui figurent symboliquement les réalités auxquelles elles renvoient, ce qui peut paraître plus logique, plus direct. L’inconvénient de ces dernières est sans doute la multiplication des signes que tous ne maîtrisent pas, car finalement ces langues ont un répertoire de mots interminable (car les idéogrammes sont en fait des mots, les kanjis pour le japonais), et sont bien obligées d’avoir leur propre systèmes de retranscription phonétique (en japonais : hiraganas, katakanas), ne serait-ce que pour retranscrire les concepts ou les noms propres qui n’existent pas dans leur langue. L’étude de ces kanjis prend des années, voire toute une vie, alors qu’en moins d’un an, nous apprenons à l’école un alphabet dont les combinaisons phonétiques vont nous permettre d’explorer tout le vocabulaire d’une langue tout au long de notre vie. L’alphabet latin est un système de représentation complexe pour aller du mot à la réalité, mais il a cela de magique, d’être adaptable en toutes circonstances, y compris pour « inventer » des mots et se faire comprendre, ou pour apprendre une langue étrangère qui recourt à l’alphabet latin.

Ensuite, rappelons que nous ne sommes pas meilleurs que les japonais en terme de richesse du vocabulaire, car si nous pouvons facilement déchiffrer phonétiquement un mot que nous ne connaissons pas, et, avec quelques notions de grec, de latin, d’ancien français et d’étymologie (rien que ça), en deviner le sens dans un contexte, nous n’utilisons finalement que très peu de mots. Il semble que la plupart d’entre nous, francophones, n’utilisions en moyenne que 5000 mots ; et encore, l’écart entre quelqu’un qui fréquente la littérature au quotidien, et quelqu’un qui n’en a pas besoin ou pas les moyens, est énorme : de 400 à 30.000 pour les plus cultivés (car il y a le vocabulaire que nous utilisons tous les jours, et puis tout ces mots que nous connaissons mais n’utilisons pas), quand le dictionnaire le plus complet aurait 80.000 entrées.

Finalement, lire est une activité complexe, qui serait sans doute facilitée si le dictionnaire était intégré à votre support de lecture, ce que peut permettre aujourd’hui les supports numériques. Je me rappelle d’une application payante de Larousse sur CD-Rom qui permettait, quand elle était installée sur un ordinateur, de cliquer sur n’importe quel mot d’un texte sous Word afin d’accéder à sa définition. Aujourd’hui quand vous lisez un texte et vous heurtez à un mot difficile, il est plus simple de taper le mot sur Google ou Wikipédia, ou pour ceux qui lisent en français, l’excellent dictionnaire en ligne Trésors de la Langue Française informatisé (TLFi) afin de poursuivre votre lecture aussi vite que possible, sans perdre le fil de l’intrigue ou du discours.

Mais de la même façon qu’il fallait se lever de son fauteuil avant pour aller chercher le lourd dictionnaire papier dans les étagères de la bibliothèque, a-t-on toujours une connexion internet sur notre tablette ou notre liseuse pour aller chercher les mots (réflexe qu’ont essayé de nous inculquer nos instituteurs quand nous étions au primaire) ? La lecture différente, ça peut être aussi ça : un hyperlien systématique qui renvoie le lecteur au dictionnaire afin de rendre sa lecture plus fluide, moins interrompue, et donc plus agréable. Car au-delà de la complexité du déchiffrage phonétique d’une langue, qui ne s’assimile finalement qu’avec la pratique, accéder au sens des mots est l’obstacle qui décourage le plus souvent les jeunes lecteurs, les lecteurs occasionnels, les lecteurs en difficulté.




DÉFI Nº2 : faire de la lecture un plaisir en exploitant ce qu’elle a de spécifique.

Quand je vois les jeunes générations, que dis-je, des enfants de un an et demie / deux ans, jouer sur des tablettes numériques, comme si cela leur était donné plus facilement que de parler ou marcher, trouvant intuitivement et prodigieusement le moyen de lancer des applications, de les utiliser, d’interagir, de gagner en dextérité et en motricité, comprenant rapidement qu’un doigt ou deux sur la surface tactile d’un iPad cela ne provoque pas le même effet, je me dis que la lecture est en soi déjà facilitée par le simple fait d’être accessible sur un support numérique, et que le plaisir de la lecture, résidera rapidement plus dans la simplicité, la légèreté, la souplesse d’utilisation, la polyvalence de la tablette ou de l’appareil numérique permettant la lecture, que dans la lecture elle-même.

Je ne crois pas, comme voudraient le faire croire quelques réfractaires aux nouvelles technologies, que nous allions vers un monde où on lise moins, ou moins bien, et ce parce qu’on irait vers un monde saturé d’images, où on préfère voir le film que lire le livre. Au contraire, je pense que les autres formes d’expression artistique peuvent être des ouvertures vers la lecture. Les sensations du lecteur, la manière dont les mots déclenchent un processus d’interprétation qui conduit jusqu’à activer l’imagination du lecteur, sont un phénomène unique. Regarder l’adaptation cinématographique du roman que vous avez aimé, et souvent vous serez déçu, à moins que le style de l’auteur ne soit précisément très narratif et visuel, et qu’une simple retranscription audiovisuelle dans un format de réalisation classique suffise.

Quand nous lisons, d’abord notre cerveau déchiffre les phonèmes qui permettent d’identifier le mot, ensuite le langage a ceci de magique, que tel ou tel mot n’aura pas le même sens pour vous que pour moi, et au-delà du mot, celui-ci associé à d’autres, placé dans la phrase, dans le paragraphe, dans le chapitre, dans l’œuvre, mis en relation avec notre vécu, le contexte dans lequel nous lisons, l’humeur dans laquelle nous sommes au moment de la lecture, avec ce que nous connaissons de l’auteur, de l’époque, avec d’autres œuvres lues du même auteur, du même sous-genre romanesque, sur le même thème, la même époque, plus toutes les œuvres non-littéraires auxquelles la lecture va nous renvoyer... les chemins de l’interprétation de la littérature sont aussi foisonnants que personnels, et uniques pour chaque individu. Alors que quand nous regardons un film, le cinéaste a déjà fait avec son équipe, au moment de l’écriture du scénario, de la prise de vue, du choix de l’angle de prise-de-vue, du montage, etc. tous les choix que la lecture nous laisse souvent libres de faire.

Le langage cinématographique est plus direct, plus figuratif, plus concret, plus lié à la réalité, d’une façon ou d’une autre, que le langage verbal, oral ou écrit. Aussi la lecture implique-t-elle par définition une notion de choix, d’imagination, et donc de participation, d’interaction du lecteur, que ne permet pas par exemple le cinéma, qui lui, impose sa version des faits. Cet espace de liberté ouvert sur l’imagination du lecteur, n’est-ce pas en ceci que réside le plaisir spécifique de la lecture ? Et n’est-ce pas cette dimension que la lecture numérique peut désormais exploiter ? Nous pourrions imaginer par exemple un forum sur une page internet où les lecteurs de la même œuvre témoignent de ce qu’ils ont compris, aimé, imaginé au cours de la lecture, et la confronte à celles des autres, sans que n’interviennent l’auteur pour dire ce qui est vrai ou pas, dans son cadre d’imagination à lui. La lecture, et donc l’écriture, au niveau verbal, dans l’emploi des mots, c’est aussi et surtout la polysémie et le vide, la variété sémantique que permet le mot.

DÉFI Nº3 : faire de la lecture un plaisir en multipliant les sensations au cœur de l’expérience de la lecture.

Ce n’est pas par hasard si on met des images ou des illustrations dans les livres pour enfant, ce n’est pas par hasard si la bande-dessinée, genre à part dans la littérature, a un succès sans comparaison avec les formats classiques, ce n’est pas par hasard si les éditeurs et les écrivains essayent de renouveler l’intérêt pour la lecture en y intégrant des éléments multimédias, visuels, auditifs, ou faisant même appel à d’autres sens. Il existe désormais des livres pour enfants qui permettent l’éveil du toucher, du goût ou de l’odorat. Les supports numériques ne permettent pas encore ces dernières ouvertures sensorielles, mais à l’image du « cinéma total » fantasmé par Aldous Huxley dans Le Meilleur des Mondes, nous pourrions très bien imaginer que les tablettes, ordinateurs et téléphones de demain offriront ces possibilités.

Nous n’en sommes pas encore là, mais déjà, nous pouvons intégrer au livre numérique, des liens qui ouvrent sur toute sorte de supports visuels, allant de la simple définition au petit film, voir au jeu interactif, en passant par la page internet, la carte, et bien d’autres encore, le tout étant que l’activité centrale et vecteur de plaisir reste la lecture, que le recours à ces supports multimédias ne soit pas accessoire, ou tellement distrayant qu’il finisse par éloigner le lecteur du plaisir de la lecture, voire tente de combler tous les espaces libres que laisse normalement l’œuvre à l’imagination du lecteur.
Que les éléments multimédias soient facilitants, qu’ils constituent de petites incursions naturellement intégrées à la lecture sans l’interrompre, qu’ils soient un plus mais pas un tout, qu’ils soient une option et jamais une obligation, qu’ils apportent plus d’intrigue et de soif de lecture, que de compensation à une lecture insatisfaisante, due à une écriture ennuyeuse, médiocre, peu originale, « déjà lue », dont le style, la narration, le rythme, la cohérence seraient mal gérés. Voilà formulé, le grand défi de l’intégration du multimédia à la lecture.

Et pour ma part, je ne crois pas que la « lecture différente », soit particulièrement dans cette voie. Premièrement parce que de toute façon beaucoup se sont déjà engouffrés dans cette voie... Deuxièmement parce que c’est un peu le choix de la facilité. Et enfin, parce qu’elle ne change pas la lecture en soi, elle l’agrémente juste d’espaces de diversion dans lesquelles le lecteur peut facilement se réfugier, et pour le coup, nous seront bel et bien responsables de la fin du plaisir de lire. Et responsables d’une nouvelle addiction, non pas à la lecture, mais aux éléments multimédias.



DÉFI Nº4 : faire de la lecture un plaisir en laissant le choix au lecteur du point de vue ou du déroulement de l’intrigue.

« Ce livre dont vous êtes le héros. » Superbe opportunité pour le lecteur de devenir acteur dans l’histoire qu’il lit, mais finalement, ses choix dans ce rôle se limiteront toujours à ce qu’a imaginé préalablement l’auteur. Et puis dans la plupart des cas, les histoires sont rédigées dans un style très sommaire, afin d’amener le lecteur rapidement au choix suivant, les chapitres sont courts, et les choix conduisent finalement à retomber sur ses deux pieds,... En gros, tous les chemins mènent à Rome, et même quand il y a plusieurs fins différentes (plusieurs destinations), le lecteur passe par des étapes identiques mais en suivant un itinéraire différent, par soucis d’économie de l’écriture. Car l’écrivain qui joue jusqu’au bout le jeu de ce type de constructions narratives, se retrouve rapidement à écrire dix romans au lieu d’un. Pourtant le support numérique est tout à fait adapté à rendre agile la lecture de ce type de roman.

Quant à l’idée d’offrir plusieurs points de vue sur la même histoire, soit en adoptant celui de différents protagonistes des mêmes événements, soit parce que tous les personnages ne participent pas exactement aux même événements, c’est ce qu’on appelle en littérature la polyphonie, brillamment exploité dans le roman épistolaire Les Liaisons Dangereuses, de Pierre Choderlos de Laclos, alors que le genre romanesque n’en était qu’à ses débuts au 18ème siècle. Ce n’est ni nouveau, ni différent. Cela a même été ingénieusement repris par le cinéma (dans Pulp Fiction ou Jackie Brown de Quentin Tarantino). Tout aussi intéressant serait un roman livré en vrac, en désordre, et dont il faudrait reconstituer la logique, comme celle d’un puzzle, pour accéder à la clé de résolution de l’intrigue (comme cela semble être le cas du scénario d’un film comme Mulholland Drive de David Lynch).
Ce type de structures narratives sont intéressantes car elle mettent le lecteur dans une position active : il doit réfléchir sur la subjectivité d’un point de vue pour discerner le vrai du faux dans un récit, il doit résoudre une énigme, il éprouve des sensations différentes en s’identifiant tantôt au bon, tantôt au méchant, il en vient à douter de ses valeurs morales, sa conception du bien et du mal... autant d’expériences psychologiques qui peuvent effectivement conduire à renouveler le rapport à lecture et du lecteur avec l’œuvre. Mais encore faudrait-il, dans les deux cas, que les œuvres soient ingénieusement conçues dans cet objectif.

Enfin, la structure narrative semble être le cœur du roman, ce qui attache le lecteur à une histoire, des personnages. Un récit chronologique sera toujours moins intéressant que s’il est pimenté par quelques ellipses, retour en arrière ou anticipations. Mais ces formes de manipulations du récit sont également très communes, courantes dans le policier et la science-fiction, et certes très efficaces. Alors comment apporter un souffle de nouveauté à ces stratégies, et si possible, en s’aidant de l’outil numérique ?

DÉFI Nº5 : faire de la lecture un plaisir auquel le lecteur peut participer, voire contribuer dès la conception de l’œuvre.

« Dis-moi ce que tu aimes, et je t’écrirai une histoire que tu aimeras. »

Ce pourrait, ou ce devrait être la mission des éditeurs. C’est de cette manière qu’il est possible d’amener à la lecture ceux qui n’aiment pas lire ou ne lisent pas.

Que le lecteur puisse choisir ce qu’il va lire? La classification en genre, les quatrièmes de couverture, la presse critique, ses amis lecteurs... tout le monde se charge déjà de le guider vers la lecture qui lui conviendra. Si tant est que ce qu’il veut lire existe ! Car il est là le problème. L’écrivain a rarement l’occasion de cibler ce qu’il écrit à destination d’un public spécifique qui aurait formulé un cahier des charges claires. C’est peut-être ça la lecture de demain : une page internet où on puisse formuler ses vœux de lecture. Plaisir de la lecture garanti, satisfait ou remboursé. Le lecteur pourraient proposer une thématique, un cadre spatio-temporel, des critères de genre, de style, des éléments de narration, et que de l’autre côté, un écrivain réponde à la commande, y apportant ses idées, sa créativité, son style, son talent pour structurer une intrigue et tenir en haleine son lecteur.

Mais l’écrivain aussi, comme l’éditeur, fait en fonction de ce qu’il aime, ou de ce qu’il considère important, ou de ce qu’il croit qui va plaire. Étant donné la superficialité, le ton léger, le peu de profondeur sociale, politique et philosophique de certaines choses qui sont éditées et destinées essentiellement à une lecture de divertissement, je dis que dans ce champ, il est possible de permettre au lecteur de participer aux choix d’écriture.

Alors cela aurait pour conséquence de destituer quelque peu l’écrivain de son statut d’artiste pour le renvoyer à celui des artisans peintres qui avant la Renaissance exécutaient les portraits, les scènes bibliques et mythologiques que leur commandaient les rois et les reines, réduisant le talent de l’artiste à son style, la qualité de son exécution, la capacité à innover dans un cadre extrêmement contraignant. Mais je suis persuadée que surgiraient ainsi de grands écrivains d’un nouveau genre, et définitivement, ce serait un moyen efficace de changer notre rapport à la lecture.

Nous avons déjà évoqué la possibilité que le lecteur puisse confronter son appréciation de l’œuvre à celles d’autres sur un forum en ligne, mais en effet ces espaces d’échange seraient idéaux pour que l’écrivain apprenne et améliore son écriture, puisse prendre en compte les critiques explicites ou implicites formulées par ses lecteurs afin d’enrichir et perfectionner ses œuvres futures. Voilà une collaboration tout à fait envisageable.

Enfin, pourquoi ne pas envisager des ateliers d’écriture collaborative, où des écrivains dirigeraient des groupes de lecteurs-apprentis écrivains, pour construire ensemble un chapitre d’une œuvre itinérante comme son personnage, voyageant au gré de ses aventures, par exemple. Ce type d’expériences se mène déjà en milieux scolaires et pourrait être ouvert à d’autres publics.

En conclusion, les défis d’une « lecture différente » sont avant le défi d’une « écriture différente ». En effet, ce n’est pas en adaptant des œuvres existantes et en les accessoirisant d’une panoplie de gadgets satellitaires qui viennent parasiter la lecture, que quiconque la réinventera. La clé essentielle est de trouver des auteurs prêts à réfléchir concrètement et profondément sur cette idée de renouveler la lecture. C’est en écrivant, ou en réécrivant littéralement des œuvres, et en ayant préalablement repensé la position du lecteur et la fonction de la lecture, qu’il sera possible d’inventer une lecture différente, nouvelle. Et pour ce faire il faut veiller à ne pas rester à la superficie du problème, en envisageant des solutions anecdotiques, accessoires. Non, c’est en profondeur, et dans le fond qu’il faut repenser le livre, la lecture, le lecteur, et donc l’écriture.

L’un des grands atouts du livre numérique c’est d’être une interface interactive par définition, qu’il vous limite à tourner la page, ou qu’il vous invite à basculer sur d’autres supports. Mais n’oublions jamais ce que c’est que lire, et écrire, et le langage verbal en soi. Nul ne changera jamais la nature du langage : il s’agit de concevoir des manières de l’exploiter qui changent du format ordinaire qu’impose la matérialité du livre traditionnel. Et pour cela il faut s’adapter aux propriétés du langage : il est interprétable à souhait, il est infiniment polysémique, il laisse des vides, des non-dits, il se prête facilement au jeu, il est personnel et agit sur notre subconscient, souvent comme révélateur, il est porteur de symboles, vecteur d’imagination, facteur de plaisir. Voilà les pistes qu’il s’agit d’approfondir dans cette quête du Graal que constitue l’invention d’une « lecture différente ».

Mais au terme de cette réflexion, un doute subsiste. Tous ces défis ainsi énoncés et expliqués abondent dans le sens d’un renouvellement de la lecture qui conduirait à placer le lecteur dans un rôle plus actif, participatif, jusqu’à affaiblir le pouvoir de l’écrivain sur lui. Et si le plaisir de lire c’était de se laisser porter par le talent et la virtuosité d’un style dans un univers dont on ne maîtrise rien et où tout est possible et délicieusement inconnu parce que généré par l’imagination d’un autre que nous ?



Participez au débat en proposant vos réflexions et vos idées sur ce premier #Défi directement sur l'article Facebook dédié et retrouver sur cette page l'intégralité de cet article rédigé par notre Présidente du Comité de Lecture qui sera dévoilé un #Défi après l'autre. Cela se passe par ici…